Toute ma vie, j’ai étudié le sol comme d’autres étudient les livres dans des bibliothèques.
J’ai exploré chaque dalle de marbre, de béton.
Chaque mouvement posait une question.
Chaque figure était une tentative de réponse.
Pendant des années, j’ai creusé, sans m’arrêter. Encore.
Sans savoir vraiment ce que je cherchais. Peut-être la paix, ou simplement
une vérité.
Avec le temps, j’ai fini par m’épuiser.
J’ai compris que ce monde ne proposait aucun avenir pour un corps usé par la danse. Et encore moins pour un ancien champion du monde de break.
Alors j’ai voulu passer à autre chose.
J’étais fatigué.
Mon corps réclamait le silence.
Pas l’abandon,
le silence.
Alors je me suis assis dans ces tunnels invisibles que j’avais tracés avec mon propre corps.
Et dans ces profondeurs, j’ai fini par trouver ce que je ne cherchais plus.
Ce n’était pas un style.
Ni une nouvelle phase.
C’était une mémoire.
Un alphabet de gestes.
Un savoir sans école.
Transmis sans diplôme, sans dictionnaire.
Pendant des années, je croyais chercher des mouvements.
Mais en réalité…
Je cherchais une pensée.
Une philosophie du corps.
Une sagesse souterraine.
Une grammaire du sol.
On m’a toujours dit que le savoir était une arme.
Moi, j’ai arrêté l’école en terminale. Alors j’ai toujours cru que je n’en avais pas.
En tout cas, on m’a conditionné à le croire.
Mais en vérité, chaque battle, chaque cercle, chaque création, chaque transmission m’avaient forgé autre chose.
Quelque chose de précieux.
Un trésor qu’aucune école de la République n’aurait jamais pu m’offrir.
Ce trésor,
c’est le savoir populaire :
un savoir enraciné, né dans la rue, de l’expérience, du vécu, du corps en mouvement, du regard lucide posé sur l’injustice, de la créativité née du besoin d’exister.
Ce savoir ne s’apprend pas dans les livres.
Il s’imprime dans la vie.
Alors j’ai écrit.
J’ai traduit mes silences.
Posé des mots sur ce que mon corps portait depuis toujours.
J’ai verbalisé ce qui, jusque-là, était resté enfoui.
Et sans l’avoir prémédité, je suis devenu traducteur de ce langage.
Architecte d’un savoir du break français — en danger.
Non pas par choix.
Mais par nécessité.
Et ce qui me bouleverse le plus aujourd’hui…
c’est que toute cette pensée —
est née du sol.
Neil Tendart — 2026